Bonnes feuilles 05avr12 | 0 commentaire(s) |
La cantate de Paul
la libération de l’esclavage*
« du Juif d’abord, et aussi du Grec »
« il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre »
Une question préliminaire doit être soulignée, sur un point crucial.
Sur ce que dit Paul de Tarse au sujet du peuple dont il affirme, avec une permanente insistance, qu’il est bien son propre peuple. Les conséquences de ce qu’il en dit, en ultime occurrence, sont profondes, et pour des siècles.
Car s’il est lu vraiment, – le sens en sera celui qui sauvegarde et libère.
Ce peuple, dont il dit de façon insistante que lui-même en est membre, qu’il lui appartient, et dont il revendique l’appartenance – par « le sperme d’Abraham ».
Une question à son sujet, nous allons l’entrevoir, est soulignée par ce que l’on pourra nommer la « cantate » de Paul. Qui vient décrire comme musicalement cette appartenance : par les renversements successifs des notes jetées. Comme recherche du sens, et du chant – de celles-ci.
A partir de deux peuples, l’un qui lui donne sa Loi, l’autre qui lui confie sa langue.
« Juifs et Grecs ». Entendus par lui comme deux notes de base, soudain accrues par une résonance très forte, avec une préséance marquée du Juif sur le Grec, soulignée par le simple ordre des mots.
Là, dans la lettre aux Romains, 1, 9, où s’annonce : « du Juif d’abord, et aussi du Grec »…
Mais avant tout, pour les deux peuples, – reliés par une résonance soudaine à l’opposition entre esclavage et liberté :
. « soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres » :
lettre aux Corinthiens, 12, 13
. « ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre »
lettre aux Galates, 3, 28
. « ni Grec ou Juif, … esclave, libre »
lettre aux Colossiens, 2, 11
Or la question de cette ‘préséance’ du « Juif d’abord », soulignée par la lettre aux Romains, trouve une résonance soudaine dans une question grave et de portée universelle : l’interaction entre deux figures du différent. Par cette interaction dans la différence entre « Juif et Grec », dite trois fois avec une insistance marquée, surgissent soudain deux autres termes décisifs : « esclaves, libres ».
Ceux-là sont évoqués trois fois, de façon parallèle. Mais avec la plus grande force – qui devient force de négation – dans le message ‘aux Galates’, 3, 28 :
« ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre »…
ouk eni Ioudaios oudè Hellèn, ouk eni doulos, oudè eleutheros -
ouk eni Ioudaios,oude Ellhn, ouk eni doulos oude
eleuqeros
Comme si la méditation sur la condition de Juif associée à celle de Grec, au sein de cet empire gréco-romain d’Alexandre et César, en venait à elle seule et d’elle-même à abolir l’esclavage. Et c’est bien ce que font entendre ces notes qui, avec une insistance musicale, plusieurs fois reviennent.
Cette cantate dont les notes reviennent, elle a dans l’ensemble des Lettres de Paul son espace d’écoute véhémente.
Et pourtant, nous constatons qu’elle a décrit une fois – une seule fois, celle de la lettre aux Thessaloniciens, dans un moment d’irritation, où revient un souvenir d’affrontement soudain – les héros primordiaux de son récit, les Juifs, comme ceux-là qui seraient « adversaires de tous les hommes », omnibus hominibus adversantur. Par cette Première aux Thessaloniciens, dont le texte se trouve placé en dernier, dans la version canonique de ces « Epîtres », en raison du classement par la taille du texte. Ainsi cette place semble la présenter comme la dernière dans le temps. Et donc comme le dernier mot ?
– Alors que cette lettre aux Thessaloniciens est la toute première dans le temps, elle semble être la toute dernière formulation. Mais elle rapporte un moment préalable, et dépassé, et elle est abolie par son contraire, qui est souligné dans toute la suite des Lettres : l’apologie, l’exaltation de ce même peuple, les Juifs.
Ainsi la première des deux « Lettres aux Thessaloniciens », placées en ‘finale’, loin d’exprimer le jugement final de Paul à l’égard des Juifs ses frères, est au contraire la toute première des ‘Lettres’ qu’il adresse aux communautés des cités de l’empire romain. Elle date d’un moment tout à fait initial de confrontation.
Et à la place où elle est imprimée selon sa taille – la moins longue – elle paraît porter un jugement négatif, comme « l’ultime » message de Paul à l’égard du peuple qui est son peuple, et qui semble ainsi rejeté par lui. Alors que les Lettres qui suivent dans le temps vont l’exalter en priorité.
Il n’y a jamais trop d’insistance à souligner un pareil paradoxe.
Un effet d’illusion chronologique est ainsi produit, par la façon traditionnelle de classer les ‘Epîtres : par leur longueur, leur taille, – mais non selon leur date…
Ce critère de longueur est rigoureusement observé. Il contredit l’ordre dans le temps. Ainsi la lettre aux Colossiens, située juste avant la lettre aux Thessaloniciens, est la toute dernière des Epîtres, dans l’ordre de classement du Livre par la taille,
Souligner à nouveau que cette mise en place ne correspond pas à l’ordre chronologique, écarte un lourd malentendu : cela que Paul semble dire pour conclure l’ensemble de son message, dans le temps de la lecture, – par cette « Lettre aux Thessaloniciens va sembler survenir comme un ‘jugement final’. Alors qu’elle est tout au contraire le moment premier, et passager, du récit, déroulé par la suite des Lettres. Loin d’être une conclusion, cette première Lettre aux Thessaloniciens est la plus ancienne dans le temps narratif, la plus éloignée par le ‘bruit’ qu’elle fait à nos oreilles...
Cet instant premier des Thessaloniciens est souligné aux avant-derniers moments du Livre, et comme une allusion brève aux conflits initiaux, dans les tumultes du Jérusalem des apôtres premiers. Mais si l’on suit du regard l’ordre chronologique des Lettres, il déploie la louange croissante, par Paul, de la communauté juive.
De façon apparemment piégée, la mise en place des « Epîtres » s’est faite non pas selon leur date, mais selon leur ‘importance’, celle-ci mesurée par leur taille… A partir de la plus longue, la Lettre aux Romains. Jusqu’à la plus courte, la Lettre à Philémon.
La Lettre aux Thessaloniciens, qui est initiale dans le temps, est ainsi imprimée en finale. Ce ‘piège’ de la présentation vient souligner un paradoxe, et il l’annonce à voix basse : attention, ce qui importe – c’est le temps. Mais le temps lui-même est paradoxe. Le commencement s’éloigne. La louange de ce même peuple – « le Juif d’abord » – va êtr lue au premier plan, dans la lettre aux Romains.
Or cette louange de la communauté juive, et de sa place dans le temps historique de l’empire romain et dans celui du monde, va avoir un effet extraordinaire, – un effet délivrant.
Cette place en elle-même n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est l’effet de cette place sur l’Histoire qui est en jeu, et qui est une histoire de liberté.
Si l’ordre de présentation des Lettres – marquées par le nom de leur destinataire, cité ou province – avait correspondu à leur place dans le temps, entre l’an 50 et l’an 65, en premier lieu aurait été présentée la première Lettre aux Thessaloniciens. Puis les Lettres aux Corinthiens, et celles aux Galates et aux Romains, puis aux Philippiens, aux habitants de la cité de Philippes, la capitale d’Alexandre le Grand, – et plus tard encore aux Colossiens et aux Ephésiens.
Ainsi se disposerait dans sa succession le recueil de ce que Paul nomme lui-même curieusement la « nouvelle diathèque » : mots équivalents à ceux de ‘nouvelle bibliothèque’… Devenue en transcription latine, dans la ‘Vulgate’ de Jérôme, le novum testamentum – le ‘nouveau testament’. L’ensemble immense de la Biblia juive, traduit de l’hébreu en grec par les ‘Septante’ à Alexandrie, est devenu par récurrence ‘ancien’ testament. Pour Paul, il n’est pas ‘ancien’ : il est source, référence constante.
Mais cette « diathèque » des lettres de Paul n’est pas une chronique. Elle se dispose plutôt comme un jeu d’orgues, et dans les formes, en effet, d’une bibliothèque. A travers laquelle s’entend la disposition créatrice du chant.
*
Celui-ci est le mouvement même qui va, au passage, libérer une captivité humaine. Celle de l’esclavage antique.
Et cela, à mesure que survient l’incantation dernière des « Lettres de la captivité », écrites de la prison à Rome. Adressées à la communauté de la capitale de la Macédoine, Philippes. Puis à deux cités très vivantes de l’Asie grecque, dont l’une fut une métropole fabuleuse : Ephèse. Et l’autre, la ville voisine en Asie mineure hellénisée, Colosses. Cités aux grandes statues divines. Là va survenir le message qui libère l’esclavage antique. « un seul corps, ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre… »
Le lieu qui tient captif à Rome l’auteur des dernières Lettres, la prison terrible du Tullianum – ce trou ouvert au sol dans la pierre, trouant un caveau –, souligne la force d’incantation des dernières Lettres de Paul, dites « de la Captivité ». Elles disent la violence de l’histoire : par cette captivité où s’ouvre un commencement nouveau de liberté. Là où la Lettre aux Colossiens affirme une singulière ‘chorégie’, epichorègoumenon, qui va annoncer une « augmentation » du divin, du Dieu même : tou Théou.
La chorégie, c’est la mise en scène et la production du spectacle de la tragédie athénienne.
Ici, proposition inouïe, dans le texte grec : la production d’une augmentation de la chorégie divine, de son acte même.
De celle-ci pourtant toutes les traductions, en toutes les langues, n’osent affronter la force – et l’extraordinaire énigme – dans la description. Par cette augmentation du divin, qui se relie comme à un temps d’accroissement du monde.
Inscrivons-la dans sa littéralité. Et littéralement, la voici, quand le « corps » du devenir, à travers la communauté qui va croître, « uni par ses jointures et ses articulations, augmente l’augmentation du Dieu », auxei tèn auxèsin tou Théou : auxei thn auxhsin tou Qeou… qui deviendra dans l’équivalence latine approchée : crescit in augmentum Dei, « croît dans l’augmentation de Dieu » -
Cette augmentation du divin qu’annonce la Lettre aux Colossiens, c’est l’ultime message de la captivité, et elle est comme contenue tout entière déjà dans la double note, plusieurs fois reprise, de la cantate qui chante depuis la Lettre aux Romains, placée en tête : pour « Juifs et Grecs ». Elle souligne avant tout une primauté, dans la lettre aux Romains : « le Juif d’abord », primum. proton… Cet adverbe grec… Devenu une particule centrale de l’atome ?
Et l’on n’entendra jamais assez cette « augmentation » divine, qui survient en finale, avec la lettre aux Colossiens : venue redoubler l’affirmation première de l’Exode hébraïque, écoutée sur l’Horeb par le berger, Moïse, attentif devant le buisson brûlant et parlant. Qui va répondre à la question du berger : « qui es-tu, quel est ton nom ? » – La réponse vient au futur :
» Je serai qui je serai », éhyé asher éhyé.
Mais là le futur redoublé, « je serai », éhyé, avance un effet ‘augmenté’ de la réponse. Par une puissance du futur agissant au présent : une augmentation qui augmente – le divin même :
« Je serai le je serai » -
©Editions Germina, 2012







